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L'albatros

Posted 11/9/2018

Nouvelle onirique, sur la quête de l'amour sensuel, érotique

Comme à chaque fois, ce rêve me rejette dans ce monde.

Je reprends doucement conscience. Le flux et le reflux des vagues me repoussent doucement sur la plage. La crique où je viens d’échouer est toujours la même, comme à chaque fois que mes rêves me ramènent ici : bordée de rochers noirs, avec un sable compact. Le soleil me réchauffe à peine. Le vent souffle et pousse les nuages au loin.

J’entends un appel au loin. Je l’entends. Je sais que je suis dans ce monde pour « ça », pour répondre à cet appel.

Doucement, je reprends conscience de mon corps, et cherche avec hâte ce que je dois commencer à trouver. Je sais que je dois la trouver afin de continuer ma quête. De ma main, je tâtonne le sable mouillé autour de moi. J’ai peu de force. Mes doigts s’enfoncent dans le sable. J’ai de la peine à bouger mes bras. Il faut que je la trouve. Elle est là. Je le sais. Où ? Une sterne virevolte autour de moi en criant, puis tombe en piqué sur moi. Elle doit vouloir défendre son territoire. Ses pics réveillent mon corps. Je dois la trouver. Vite. Je cherche tout autour de moi de mes deux mains. Rien. La sterne continue ses piqués. Je roule sur moi-même. Enfin je la sens, là, sous mon épaule. Cette pierre perdue dans le sable. Je me relève doucement, et plonge ma main dans le sable. Je saisis cette calcédoine. Une vague déferle et vient submerger ma main, nettoyant la pierre de sa gangue de sable, révélant sa douce couleur bleue mouillée, rayée de veines blanches. Je la serre dans ma main. Je me relève doucement. Le paysage est identique aux autres fois : cette lande qui coure aux loin, ondoyante sous le vent qui semble ne jamais vouloir s’arrêter de souffler. La sterne s’éloigne, peut-être satisfaite de me savoir partir hors de son territoire.

J’entends à nouveau cet appel. J’entends sa voix qui m’appelle.

Je pars, titubant. J’escalade avec difficulté la berge, et me redresse sur la lande. De gigantesques cheminées de basalte se dressent à différents endroits, défiant la platitude de cet endroit. Au loin, une calotte de glace semble protéger ce monde d’un autre temps. Où suis-je ? dans quelle époque ? Je ne peux le savoir. Mais je le devine. On l’appelle l’île de la Désolation…

Je regarde autour de moi. Où faut-il aller ? Dans quelle direction. Je ne me souviens plus.. Si.. là-bas. De l’autre côté de cette dune recouverte d’une végétation rase et dense. Je cours et franchit rapidement ce petit dénivelé. Je reconnais cette baie qui est maintenant devant mes yeux. A l’entrée de celle-ci, dans un coude, d’immenses bans de varech oscillent dans les vagues, protégeant de la forte houle du large une étendue d’eau profonde. Je descends sur la plage, au bord de cette eau d’un bleu-vert profond. Mes pieds craquent sur des milliers de coquillages. Les goélands partent en criant à mon approche, lâchant leur butin. Un choc sourd à côté de moi : je relève la tête et voit une goëlle en vol qui vient de lâcher le coquillage afin de le briser. Elle revient en piqué pour reprendre son dû. Vite. Je me précipite sur ce coquillage. Je sais que la bagarre sera rude. Elle tombe sur celui-ci en même temps que moi. De son bec elle pique mes mains pour me faire lâcher le coquillage. Je ne le lâche pas, car je sais que c’est ce coquillage que je dois trouver. C’est dans celui-ci qu’il y a la suite de ma quête. Péniblement, je glisse un doigt dans une anfractuosité de la coquille brisée. Oui. Je la sens. Encore un instant. Enfin, je sors la perle de sa gangue, et rend le coquillage à la goëlle, qui s’envole victorieuse avec son butin. J’ouvre mes mains blessée par les coups de bec. Au creux de ma paume, la perle brille d’une blancheur acidulée fascinante, au côté du bleu profond de la calcédoine. Je glisse ma main doucement dans l’eau salée, pour nettoyer cette perle et cette pierre. Le sel pique mes blessures. L’humidité magnifie la lumière qui irise cette perle et cette pierre, dans le creux de ma main.

Je reste fasciné ainsi pendant quelques instants. Les goélands s’approchent à nouveau, réclamant leur territoire. Je repars doucement. A nouveau , le vent me porte cet appel. Cette voix est maintenant plus précise. Elle m’appelle, me désire, me charme.

Je regarde la haute cheminée de basalte qui se dresse derrière la baie. Je sais qu’il faut que j’y aille. La distance est longue. Je la parcours dans un temps qui me semble infini. Arrivé au pied de cette tour, je constate sa hauteur vertigineuse, sa verticalité. Le vent siffle le long de la roche dure. Je glisse ma pierre et ma perle dans ma poche, et commence à escalader la paroi. Doucement. Ma quête, je le sais, continue par cette voie. L’escalade est périlleuse. Le vent me bouscule par endroit. Mes doigts s’engourdissent. Je manque de tomber à plusieurs reprises. Je lève la tête. Le sommet n’est plus loin. Encore quelques efforts. J’arrive enfin sur le plateau sommital. La vue est magnifique. La mer entoure la lande de tous côtés. La calotte de glace au loin est couverte d’un nuage en forme de capuchon, et brille d’un éclat froid sous le soleil lointain. Sur le plateau venté, au sommet de cette orgue de basalte gigantesque, un nid est là. Un albatros géant y trône. Ses plumes flottent au vent. Il me regarde, étonné de voir un non-oiseau si haut, sur un territoire qu’il croyait réservé à « ceux qui volent ». Je m’approche doucement. Il écarte doucement ses ailes, commençant à les déplier. Elles se carguent sur le vent. Non. Il ne doit pas partir. Je m’arrête. Je plonge ma main dans ma poche. Je sors la calcédoine et la perle dans ma main. Je l’ouvre pour montrer ces deux objets à l’albatros. Il est rassuré. Il replie ses ailes gigantesques, et se recale sur son nid. Il me laisse m’approcher doucement. Ma main se glisse sous son ventre. Il glisse son bec pour me guider. Le duvet est doux et chaud. Ma main trouve d’instinct son chemin dans l’antre chaude du nid de cet oiseau magnifique. Doucement je sens ce que je cherche. Je sais que le joyau est là, au bout des doigts. Je glisse la pierre et la perle contre ce joyau. Quand ils se touchent, une sensation de bonheur m’envahit. L’albatros penche sa tête en arrière, ouvre son bec, et lance son cri. Le cri de l’albatros.

La voix y répond. Cette voix merveilleuse. Elle chante sa mélodie chamanique, accompagnant le cri de l’albatros.

Doucement, le monde bascule. Ce monde de rêve bascule.

La chaleur qui entoure la pierre, la perle et le joyau inonde mon corps.

Le rêve se dissout, doucement.

Je n’ouvre pas les yeux. Je sais. Je sais quelle est cette chaleur, la chaleur d’un corps aimé. Je reconnais cette voix, celle d’une voix qui désire l’amour. Je sais que cette île n’est pas celle de la Désolation, comme d’aucuns l’appellent, car ils ne la connaissent pas. Ce monde, cette île, c’est celle d’un bonheur caché. Où se trouvent la plus belle des calcédoines, des perles et des joyaux. L’île de mon bijou d’amour.